Paris-art nov. 2008 – « Paysages exfiltrés »

Guillaume Lemarchal
Paysages exfiltrés, 2004-2008
06 nov.-17 janv. 2009
Paris 3e. Galerie Michèle Chomette
Publié par parisArt
Ecrit par Étienne Helmer

Dans ses Paysages exfiltrés, Guillaume Lemarchal sonde le mystère de la présence au monde: le trouble que suscitent les images n’offrant que le spectacle de l’absence, de cette absence née de l’abandon, de la débâcle…

Quoi de plus troublant qu’une image n’offrant que le spectacle de l’absence ? Mais il y a plus troublant encore : c’est l’absence née de l’abandon, de la débâcle, l’absence qui est la trace d’une présence d’autant plus prégnante qu’elle est invisible. Tels sont les Paysages exfiltrés du récent lauréat du prix de la Fondation HSBC, Guillaume Lemarchal, présentés à la galerie Michèle Chomette à l’occasion du Mois de la Photo à Paris.

Zones urbaines abandonnées ou sites industriels désaffectés, ce sont presque toujours des vestiges architecturaux ou des traces de l’activité humaine dans des sites naturels qui déploient sous nos yeux leurs vastes solitudes. Immeubles vides et gris, allées désertes bordées d’arbres nus : avec cette ville d’Ukraine évacuée lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl, un monde d’hier semble resurgir d’un passé très lointain (Zone I).

Dans ce qui y fut l’école de musique, un piano éventré et couché suite au pourrissement de ses pieds gît, surréel, comme le cadavre d’un pachyderme préhistorique (Salon de musique I). Certaines photographies sont plus ambiguës, comme la pile de pont de la série Iceberg : difficile de savoir si sa construction est en cours ou si elle a été arrêtée. Sa structure se dresse dans un temps suspendu entre la vie et la mort.

Ces images semblent s’inscrire dans une sorte de projet archéologique, non au sens d’une démarche historique, comme s’il s’agissait de témoigner et de comprendre le mouvement de l’Histoire, mais au sens étymologique : remonter aux fondements de l’être, au mystère de la présence du monde, de la présence au monde. Car c’est quand tout se dérobe que surgit l’être-là dans sa brutalité fragile.

C’est en ce sens aussi que l’on peut comprendre, avec une résonance sans doute plus psychologique, la stratification à la fois horizontale et verticale à laquelle obéissent plusieurs images. Verticale : au premier plan, des arbres font souvent obstacle – mais jamais totalement – au bâtiment situé derrière eux, qu’ils dissimulent partiellement tout en attisant le désir de le voir. Quand la stratification est horizontale, elle joue de la dialectique de la surface et de la profondeur, comme dans Iceberg I (2006-2008) : la couche de glace dont n’émerge que cette pile de pont invite à sonder ce qui est enfoui dans les profondeurs des eaux froides. Cette stratification peut aussi laisser apparaître des couches superposées de terrains qui ont été creusés. Dans Atlantique n°2 (2005-2008) les traces de pneus sur le sable exploité et les arbres en surface forment deux niveaux entre lesquels le regard ne cesse d’osciller : le creux vers le bas, les arbres vers le haut, deux mouvements contraires mais qui paraissent se nourrir l’un l’autre, comme si les arbres s’édifiaient sur ce manque béant. Dans les salins de Giraud (Edifice Montagne Blanche, 2005), le sel est simultanément absent et présent, à la fois matière première exploitée et résidu condensé en monticules abandonnés.

Cette coprésence du vide et du plein, du manque et de la présence, apparaît aussi dans Immersion III (2008) : une continuité presque sans faille unit le ciel se reflétant dans l’eau et l’eau elle-même, comme si le vide du ciel prenait corps dans la plénitude de la surface aquatique. Les déchets métalliques émergeant à moitié semblent alors flotter dans un espace inassignable. La stratification s’affirme en se niant, comme une dénégation qui aurait pour objets le monde lui-même et l’existence.

Ce qui exfiltre de ces images méditatives ? Le fonds silencieux et énigmatique dont tout surgit et où tout disparaît.

Guillaume Lemarchal
— Iceberg Ii, Allemagne, 2006-2007. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 34,5 x 51,5 cm.
— Édifice Montagne Blanche, France, 2005. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 81,5 x 101,5 cm.
— Zone I, Ukraine, 2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 81,5 x 101,5 cm.
— Immersion III, Ukraine, 2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 81,5 x 101,5 cm.
— Salon De Musique I, Ukraine, 2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 81,5 x 101,5 cm.
— Ressac, France, 2005-2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium 33 x 50 cm.
— Atlantique n°2 I, France, 2005-2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium 33 x 50 cm.
— Zone III, Ukraine, 2008. Photographie couleur argentique, marouflée sur aluminium. 81,5 x 101,5 cm.

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