Telerama 13 janvier 2010 – « Paysages mutants »

Identité(s)/Territorialité(s)

Dommage d’avoir affublé d’un titre aussi peu engageant – Identité(s)/Territorialité(s) – cette exposition qui présente des photos de paysages aussi passionnantes à décrypter que des énigmes policières. Toutes montrent des territoires transformés par les activités économiques, l’habitat, les conflits sociaux ou frontaliers, aux Etats-Unis, au Moyen-Orient et en Europe. Ces territoires semblent avoir été désertés par une humanité n’ayant laissé derrière elle que des indices, comme sur une scène de crime. Le Canadien Roy Arden photographie une machine à écrire qui gît, déglinguée, sur un terrain vague aux abords de Vancouver. Le Californien Dino Dinco donne à voir un coin arboré d’un parc de Los Angeles. De prime abord bucolique, l’image devient glaçante lorsqu’on l’examine de près : le sol est jonché de détritus à ne pas poser une demi-fesse par terre.

C’est l’Américain Lewis Baltz qui fut dans les années 70 l’un des précurseurs les plus remarquables de cette façon de décrire l’état de la planète à travers les seules traces qu’y impriment les hommes. Baptisé New Topographics (« nouvelle topographie »), ce mouvement s’attache à des scènes sans intérêt apparent. A de petites choses qui deviennent autant de pistes pour reconstituer les drames, les bouleversements, les mutations. Ce procédé photographique joue sur la suggestion, l’imagination du spectateur, qui se retrouve dans la posture d’un visiteur face aux vestiges d’une civilisation disparue.

Virtuose dans cet art de la métamorphose du rien en une photographie éblouissante, Lewis Baltz fonde aussi une nouvelle esthétique du paysage. Dans sa série sur un site militaire désaffecté en plein désert du Nevada, Near Reno, le photographe transforme comme par magie les fils électriques surgissant d’une gaine en végétaux mutants. Cette manière de prendre les paysages par fragments et de les investir d’une forte symbolique sur notre époque est brillamment utilisée par le jeune Français Guillaume Lemarchal. Dans Insula, un diptyque, l’artiste français, né en 1974, accole deux photographies de berges de Nogent-sur-Seine (voir ci-contre) de telle façon qu’on dirait une île. Plongée dans le brouillard, coupée de tout comme l’ultime asile d’un monde englouti, son sol inculte est traversé de barrières et de barbelés de sinistre mémoire. Concentré de passé, de présent et projection anxieuse sur le devenir de notre planète, cette photographie est aussi belle qu’inquiétante.

Luc Desbenoit


 

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